L'économie des biens de luxe
Une des caractéristiques essentielles des "économies d'opulence", comme celles de l'Europe occidentale ou de l'Amérique du Nord, est la multiplication de biens créateurs d'effets de réseau, dont il apparaît que le niveau de satisfaction qui en est retiré par leurs consommateurs est directement corrélé au nombre d'individus qui en partagent la consommation. Il existe de multiples exemples de biens possédant cette caractéristique. Pensons par exemple à l'abonnement à un service téléphonique, où l'utilité de s'abonner augmente avec le nombre d'abonnés. De même, l'utilité de posséder une carte de crédit pour un consommateur dépend du nombre de commerçants qui l'acceptent. De façon réciproque, l'utilité pour un commerçant de payer à la banque une redevance pour accepter la carte augmente avec le nombre de clients qui la possèdent car elle accroît potentiellement le nombre de transactions. Un autre exemple concerne l'apprentissage d'une langue étrangère par un individu, où l'utilité de l'apprendre diminue avec le nombre d'étrangers qui parlent déjà la langue maternelle de cet individu. Ainsi l'utilité pour un français d'apprendre l'anglais diminue quand le nombre d'anglais qui parlent le français augmente. De même, si l'acquisition d'un bien est soumis à congestion, plus la file d'attente s'allonge, plus faible est l'utilité retirée de sa consommation.
Les deux premiers exemples qui viennent d'être donnés correspondent à ce que les économistes désignent sous le vocable d'externalités positives de réseau : l'utilité d'un consommateur pour le bien augmente avec le nombre de consommateurs qui l'achètent. Quant aux deux derniers exemples, il s'agit de biens créant des externalités de réseau négatives : l'utilité du consommateur diminue avec le nombre d'individus qui le consomment comme lui.
Beaucoup de biens qu'on qualifie de luxe, tirent leur valeur individuelle non seulement de leurs propriétés intrinsèques - en particulier d'appartenir aux variantes haut de gamme offertes par l'industrie correspondante - mais aussi du fait qu'un nombre relativement peu élevé de consommateurs en partagent la consommation. Si l'utilisation des Rolls-Royce, Ferrari et autres Bentley devenait monnaie courante, elles continueraient encore à se vendre à des prix élevés en raison des qualités intrinsèques de leur moteur, des garnitures intérieures, du confort de leur habitacle, etc. Mais leur prix serait certainement beaucoup moins élevé qu'il ne l'est aujourd'hui, simplement parce qu'une bonne part de la jouissance obtenue par les propriétaires de ces types de voiture résulte du fait qu'ils sont extrêmement peu nombreux à la posséder. Il en va de même des parfums de marque. Sans doute, tirent-ils en partie leur valeur de la subtilité de leurs fragrances qui les placent largement au-dessus, en termes de qualité, des eaux de Cologne vendues dans les rayons des grandes surfaces. Mais ce n'est pas tout. La valeur subjective d'un parfum de marque ne dépend pas seulement de cette valeur intrinsèque ; elle dépend aussi, et de façon cruciale, du nombre de personnes qui l'utilisent . Il faut donc ranger les parfums et cosmétiques de marque haut de gamme dans la catégorie des biens de luxe créateurs d'une externalité négative de consommation, en raison de ce que leur utilité individuelle diminue quand le nombre de consommateurs qui l'utilisent augmente.
Il serait vain, pour l'économiste, de s'interroger sur les raisons psychologiques pour lesquelles les individus attachent de l'importance, pour certains biens, au nombre de ses consommateurs : mieux est de laisser cette étude aux psychologues ou sociologues ! En revanche, il est nécessaire que les économistes s'interrogent sur les implications de cette réalité quant au fonctionnement des marchés où ces biens sont échangés. C'est ce que nous nous proposons de faire à la section suivante, en supposant d'abord que les fabricants de ces produits vendent directement ces biens à leurs consommateurs, sans passer par un réseau de distribution. La dernière section de notre analyse sera consacrée à analyser ce même problème, mais en supposant cette fois qu'un réseau de distribution existe via lequel les fabricants mettent leurs produits à la disposition des consommateurs.
